Commun oppositionnel

Comme le souligne David Bollier, les communs consistent « en la combinaison d’une communauté déterminée et d’un ensemble de pratiques, valeurs et normes sociales mises en œuvre pour gérer une ressource. Autrement dit, un commun, c’est : une ressource + une communauté + un ensemble de règles sociales. Ces trois éléments doivent être conçus comme formant un ensemble intégré et cohérent. De ce point de vue, la question n’est pas de savoir si telle forêt ou tel corps de savoir est un commun. La question est de savoir si telle communauté souhaite gérer une ressource comme un commun, et si elle est capable d’inventer les règles, les normes et les sanctions pour s’en assurer. Il devient alors intéressant de se demander jusqu’où ces principes peuvent être appliqués : quelles sortes de ressources inattendues peuvent se trouver gérées comme des communs ? » [1].

Un élargissement de la problématique : des « biens communs » aux « communs »

La notion de « bien commun » n’informe pas explicitement sur la façon dont une ressource d’intérêt collectif va être administrée, par qui et pour qui. En quoi une ressource fait-elle commun, et pour qui ? Pour quelle communauté de personnes ? Le déplacement d’une approche en terme de « bien commun » vers une approche en terme de « commun » élargit donc le champ de questionnement. Une première série de questions porte sur la volonté et la capacité d’une communauté à faire d’une réalité (un savoir, un voisinage, une création, une expérience, une œuvre, un logiciel, un lieu, une semence paysanne…) une ressource commune, à partager égalitairement. Une deuxième série de questions concerne alors la façon dont cette communauté (un groupe de voisins, un collectif militant, une communauté de savoir, une coopération de travail, un réseau d’activité) va s’organiser pour administrer cette réalité devenue commune sur une base réellement démocratique garantissant l’implication de tous et préservant l’accès de chacun à cette ressource.

Par ailleurs, le terme « bien » est réducteur et ne restitue par la diversité des réalités qui peuvent être constituées en commun. Un savoir, par exemple, n’est pas simplement un bien ; il est indissociable d’une sensibilité intellectuelle, d’une attention aux situations, d’une filiation théorique, d’une implication dans le travail de pensée. Il est déterminé par de nombreux rapports sociaux : des rapports de savoir (souvent inégalitaires et hiérarchisés), des rapports de genre, de génération… Parler d’un commun évoque évidemment, en première intention, un bien, une réalité ou une ressource spécifique mais, au-delà, parler d’un commun renvoie surtout à une configuration complexe où se nouent de nombreux enjeux. Commun désigne donc cet ensemble dans la diversité de ses dimensions et de ses tensions. Il s’agit d’une « construction » aux multiples facettes, à prendre en compte dans sa globalité : bien sûr la concrétude de l’objet, de la situation ou de la ressource qui est érigée en commun, mais aussi les pratiques et les usages impliqués par ce commun, l’imaginaire et les désirs qui lui sont associés, les rapports sociaux et les relations entre personnes qui se nouent autour de cette réalité sociale devenue commune… Un commun s’amorce à partir d’un bien, d’une ressource, d’une situation qui a vocation à faire commun puis progressivement, sur un mode spiralé, ce commun va intégrer de nombreuses questions – des questions impliquant les interactions entre personnes, les jeux de désir et de pouvoir, les modes d’administration indispensables pour préserver la disponibilité et la perennité de cette réalité constituée en commun.

Une triple épreuve démocratique

La notion de « commun » intègre donc, conséquemment, trois enjeux indissociables, trois défis démocratiques. En premier lieu, faire commun consiste à instituer une réalité (un bien ou un service, en fait n’importe quelle réalité de vie ou d’activité) comme ressource commune, et à la vivre en ces termes. Il s’agit d’une authentique réinvention. Le commun relève en premier lieu d’un acte d’imagination, au sens où Castoriadis parle de l’institution imaginaire de la société [2]. Ce qui relevait d’une jouissance privée ou d’une administration publique se met alors à exister – d’abord en pensée et en désir – en tant que réalité partagée égalitairement au sein d’une communauté de référence. N’importe quelle réalité peut être (ré)inventée dans les termes d’un « commun » dans la mesure où les personnes concernées le désirent et se projettent en elle avec de nouvelles attentes et de nouvelles ambitions. Elles la désirent commune, l’imaginent en ces termes et vont devoir prendre leur disposition pour que cette réalité s’institue réellement, concrètement, pratiquement comme « commun ».

En second lieu, conséquemment, faire commun renvoie à un travail d’institution. Il s’agit pour les personnes concernées par cet idéal de commun d’instituer les règles, méthodes et dispositifs pour qu’une réalité commune (en désir, en espoir, en devenir) s’établisse réellement, manifestement, comme commun et pour qu’elle fasse donc commun pour ces personnes dans leur quotidien de vie et d’activité. Rien ne destine a priori un bien ou une ressource à devenir commun. Il le devient dès lors que des dispositions sont prises pour qu’il « fonctionne » et s’agence dans la forme d’un commun. Ce travail d’institution doit garantir l’administration démocratique de cette ressource, la bonne coopération entre personnes et l’instauration de relation égalitaire entre les personnes à l’occasion de l’utilisation de cette ressource. Instituer une réalité en tant que commun consiste donc à inventer et établir les nombreuses micro-politiques (des méthodes, des règles, des protocoles, des dispositifs…) indispensables pour que cette réalité se mette à fonctionner et à exister effectivement, radicalement, en tant que commun afin qu’elle échappe à toute tentative de prédation privée ou de récupération par une quelconque bureaucratie et afin qu’elle préserve une relation équitable et égalitaire entre personnes dans son accès et son usage. Le commun représente une authentique épreuve démocratique et réclame une grande créativité dans ce travail d’institution car les modèles d’organisation dominants s’avèrent le plus souvent parfaitement inappropriés, voire nocifs.

En troisième lieu, il est nécessaire de souligner qu’un commun n’existe pas sous la forme d’un isolat. Il interagit inévitablement avec son environnement. Il coopère avec d’autres expériences et d’autres collectifs sous la forme de réseaux ou de communautés de pratique élargies. Il s’inscrit dans un tissu territorial (un quartier, un village, une agglomération….) au sein duquel de nombreux communs sont possiblement, tendantiellement, à l’œuvre et interagissent entre eux. Tout commun possède donc une forte portée écosophique (écologique) au sens d’être affecté par son environnement et, en retour, d’influencer, pour la part qui lui revient, l’ensemble du tissu social ou territorial dans lequel il s’intègre. Les communs ne se juxtaposent pas, ils interagissent de manière constructive. Ils restent fondamentalement poreux les uns par rapport aux autres. De nombreux acquis et enseignements circulent entre les différents communs d’un même territoire : des idées, des désirs, des savoir-faire, des récits, des méthodes. Il convient donc de penser et d’architecturer le modèle démocratique qui permet de réguler ces multiples interactions qui voient potentiellement le jour entre communs. Ces interactions doivent être débattues, régulées et enrichies dans la durée. Le commun est donc confronté à une nouvelle épreuve démocratique à l’occasion de ce changement d’échelle, à partir du moment où il assume démocratiquement son rapport aux autres expériences au sein d’un territoire partagé, que ce territoire soit tout à fait matérialisable, par exemple sous la forme d’un tissu urbain, ou qu’il reste assez immatériel dans le cadre, par exemple, d’un réseau de recherche en coopération (possiblement transnational).

Un commun à la porté critique et contributive

Le commun est une donnée tout à fait relative ; son périmètre et son contenu s’établissent dans un rapport nécessairement conflictuel au privé et au public et il dépend des perspectives politiques et intellectuelles que les différentes communautés de vie (un collectif de quartier) et d’activité (une coopération de travail) investissent en lui. La constitution du commun s’apparente donc bien à un champ de force avec ses avancées (par exemple, aujourd’hui sur internet, avec les communautés du logiciel libre, ou à l’occasion des expérimentations développées lors de mobilisation comme les ZADs) et ses reculs (quand un collectif ne parvient pas à maintenir sa vitalité critique et démocratique et qu’il se bureaucratise).

L’engagement pour le commun rouvre une espérance. Il marque le refus des citoyens de se laisser déposséder de leur vie tant par une gestion étatique lourdement bureaucratisée, que par le fonctionnement arbitraire et inégalitaire du marché. Il porte donc une double opposition : une critique de l’État qui dessaisit les citoyens et les travailleurs de l’administration des biens et services d’intérêt collectif, critique du marché qui isole les individus et corrompt systématiquement les possibilités de partage et de mutualisation avec la valorisation exclusive des logiques de concurrence. Chaque expérience de commun intègre un solide motif d’opposition (le moment « négatif » de la critique) mais elle ne s’y laisse pas enfermer. Le risque est en effet réel pour un mouvement d’opposition de s’auto-entretenir essentiellement dans et par son opposition. Le commun agit en « pour » et en « contre », conjointement, simultanément. Il s’efforce de défaire les logiques dominantes et, dans le même mouvement, il en expérimente de nouvelles. Il destitue et réinstitue. Il combat et instaure. Ses critiques sont systématiquement actées dans des alternatives mises en action. Que peut-on opposer aux logiques dominantes ?, si ce n’est une capacité à faire autrement, à instaurer de la coopération là où l’idéologie majoritaire idéalise la concurrence, à pratiquer une démocratie radicale face à des institutions technocratisées. Sur le terrain du commun, l’engagement critique n’est jamais dissocié du désir et de la volonté d’expérimenter ensemble et de faire advenir de nouvelles pratiques et manières de faire. Commun est donc une notion à double détente ; elle signe une opposition aux institutions dominantes (le moment « en négatif » de la critique) et elle désigne de multiples expérimentations en quête d’alternatives et d’autonomie (le moment « en positif » de la critique. La capacité à créer, imaginer, expérimenter).

Le commun est oppositionnel ou ne l’est pas ; il ne peut pas se déployer sans intégrer substantiellement un rapport critique à l’organisation dominante de la société. L’idée d’un « commun oppositionnel » renvoie aux thèses d’Oskar Negt pour qui les mouvements de transformation sociale ne peuvent pas « changer la misère des vieilles formes publiques étiolées de la société sans développer des structures propres et autonomes d’un espace public critique, oppositionnel et complet, permettant d’englober l’ensemble de la vie humaine ». Ce « commun oppositionnel » se construit donc potentiellement avec « la multitude d’initiatives citoyennes, de squats et de luttes pour la préservation des quartiers, de centres culturels et de maisons de jeunes indépendants au sein desquels la jeunesse échappe au contrôle des institutions, sachant que l’ensemble converge vers une conviction commune : la lutte contre le capitalisme est devenue une cause de la vie quotidienne des hommes […] » [3].

L’idée de commun est indissociable de la capacité des « hommes associés » à faire expérience, à expérimenter ensemble et à innover à l’occasion de leur coopération. Et l’idée de « commun oppositionnel » situe, sans réserve, ces enjeux du côté d’une parole politique incarnée dans une pratique sociale – une parole à forte densité expérientielle et existentielle, en capacité de faire advenir des formes de vie et d’activité conçues sur un mode plus autonome et organisées dans une forme radicalement démocratique.

Commun(s) au travail

En traitant, dans mon livre Le travail du commun, les enjeux du commun sous le signe du travail, j’avais d’abord pour intention de mettre en valeur la portée processuelle, en fabrication et, donc, au travail des enjeux du commun, avec l’objectif de les articuler aux pratiques dès à présent engagées par de nombreux collectifs (DIY, communauté de pratique, habitat collectif, logiciel libre, co-création, recherche en coopération, occupation…). Quand on parle de commun, qu’est-ce qui est mis effectivement au travail ? ; qu’est-ce qui s’agence, se conçoit, s’expérimente ? ; qu’est-ce qui se met à fonctionner sur le plan organisationnel, politique, intellectuel… ? Je souhaitais interroger « le » commun à cet endroit spécifique : dans l’espace-temps collectif où quelque chose qui est nommé « commun » s’élabore – un commun à l’épreuve des pratiques qui se revendiquent de lui, un commun au risque des idéaux qui se formulent en lui et par lui.

Dans cette perspective, ce travail du commun ouvre alors trois registres d’action : celui de l’agir en commun (coopération, co-création), celui de l’institution d’un commun (son agencement, sa gouvernementalité) et celui de la constitution du commun (le mode d’agir démocratique sur la multiplicité et la diversité des communs. Agir le commun).

Si l’on part de l’hypothèse qu’un commun est au travail à l’occasion des luttes contemporaines et de multiples expérimentations (dans l’habitat, la création, l’urbain, le travail paysan, l’architecture, le numérique…), comment cette mise au travail d’un commun s’opère ? Quelles sont les tensions et les contradictions qui émergent ? Au final, ce commun (possiblement) au travail, que vient-il déplier / déployer ? Quelles lignes de fuite dessine-t-il ? Quelles lignes instituantes / constituantes ? Quelles lignes de tension ? De composition / recomposition ? Que met-il effectivement en mouvement, en fonctionnement ?

« Travail du commun » et « commun au travail » représentent donc avant tout un point de vue de méthode (politique) afin d’éviter de réifier la catégorie (le nouvel eldorado de la transformation sociale), de l’héroïser (sur un mode avant-gardiste) ou, plus sûrement, de la neutraliser (un supplément d’âme pour des politiques publiques en fin de cycle) et de la pacifier (l’abstraire de sa portée critique). Si « commun » laisse espérer une transformation elle se vérifiera (possiblement) dans les pratiques et les luttes, si « commun » réengage des volontés d’émancipation elles se manifesteront (possiblement) dans des expériences et des activités, si « commun » actualise une pensée critique elle se lira (possiblement) dans la densité et l’intensité des agencements collectifs et des modes de subjectivation.

L’école mutuelle des communs

« Commun » transversalise nombre de questions qui se posent aux collectifs militants (sur une ZAD, par exemple) et aux communautés de vie et d’activité . Sur ce terrain du « commun » de nombreuses expériences peuvent alors s’informer / se documenter entre elles, s’éprouver démocratiquement les unes les autres, s’interpeller égalitairement, se former réciproquement – chacune pouvant alors se constituer en « petite école mutuelle » pour toutes les autres. Qu’est-ce qui peut transiter, se latéraliser, se transposer, se traduire, par exemple entre les pratiques démocratiques expérimentées dans le cadre d’une ZAD et les formes démocratiques d’administration d’une coopération ou d’organisation collective d’un lieu de vie ? Quels sont les espaces démocratiques au sein desquels ces multiples façons de « mettre au travail un commun » peuvent se débattre et se contreverser ? En ce sens, le travail du commun suppose bien un travail d’institution (inventer les dispositifs, les protocoles, les agencements… pour administrer et organiser un commun dans sa spécificité) et un travail de constitution (un ordonnancement démocratique du commun favorisant l’interaction entre expériences et leur délibération, y compris leur confrontation car, à n’en pas douter, la constitution du commun devra faire face à des conflits entre communs).

Pascal NICOLAS-LE STRAT, août 2016

Notes :

[1] David Bollier, La renaissance des communs – Pour une société de coopération et de partage (Tr. de l’américain par Olivier Petitjean. Préface d’Hervé Le Crosnier), éd. Charles Léopold Mayer, 2014, p. 27.

[2] Cornélius Castoriadis, L’institution imaginaire de la société, éd. du Seuil, 1975.

[3] Oskar Negt, L’espace public oppositionnel (Tr. et préfacé par Alexander Neumann), Payot, 2007, respectivement p. 158 et p. 43.

Bibliographie :

BOLLIER David, La renaissance des communs – Pour une société de coopération et de partage (Tr. de l’américain par Olivier Petitjean. Préface d’Hervé Le Crosnier), éd. Charles Léopold Mayer, 2014, 192 p.

CORIAT Benjamin (s. la dir. de), Le retour des communs – La crise de l’idéologie propriétaire, Les liens qui libèrent éd., 2015, 250 p.

DARDOT Pierre, LAVAL Christian, Commun – Essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014, 593 p.

HARDT Michael, NEGRI Antonio, Commonwealth (Tr de l’anglais – États-Unis par Elsa Boyer), Stock, 2012, 501 p.

NICOLAS-LE STRAT Pascal, Le travail du commun, éd. du commun, 2016, 310 p.

VECAM (ouvrage coord. par l’association), Libres savoirs – Les biens communs de la connaissance (Produire collectivement, partager et diffuser les connaissances au XXIe siècle), C&F éd., 2011, 351 p.

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