DIT – Do It Yourself

On assiste aujourd’hui à un retour du « Do It Yourself ». Outre de nombreuses publications et événements abordant et questionnant cette forme de pensée et de travail, de plus en plus de lieux, de structures et de personnes revendiquent à nouveau le DIY comme éthique et méthode de travail.

Pourquoi ce retour à des pratiques DIY, particulièrement en Europe ? Les projets qui s’y associent sont nombreux et hétérogènes, mais une ligne commune semble néanmoins émerger. Cette nouvelle vague DIY se situe dans la filiation des mouvements « historiques » précédents. Partageant une volonté commune d’alternatives concrètes, elle s’insère dans un contexte social et politique différent où se mêlent crise économique et problématiques écologiques nouvelles.

Généalogie fragmentaire
     Do It !

Pour lui donner cette consistance culturelle et historique de concept et d’idée qui dépasse la simple pratique du « bricolage », un petit détour historique, occasion d’ouvrir à quelques lectures, s’imposait. Dessinée, une généalogie du mouvement DIY, de ses courants, de ses rapports de filiation ne prendrait sûrement pas la forme d’un arbre mais d’un réseau, d’une carte en écriture permanente, faite de strates et de connexions multiples. Au cœur de l’esprit de la contre-culture, l’état d’esprit DIY a traversé de nombreux projets et mouvements – certains devenus fameux, d’autres restés dans l’ombre – pour lesquels il pouvait constituer tant une éthique de vie, une pratique du quotidien, qu’une tactique de combat et de revendication sociale et politique. Le DIY est peut-être même ce qui caractérise et réunit le mieux tous les mouvements associés à la contre-culture [1].

Quelles qu’en aient été les ambitions, toutes et tous, au travers de leurs actions, de leurs manières de faire, partageaient un état d’esprit.

C’est dans les années 60, semble-t-il, que ce dernier a trouvé un nom, ou plutôt un mot d’ordre : « Do It Yourself ». Le DIY est alors devenu un concept que certains ont commencé à théoriser, notamment dans sa dimension politique et éthique. C’est là que son histoire a commencé à s’écrire…

« Do It ! », tel était l’appel de Jerry Rubin en 1970 qui avait donné ce titre à son livre éponyme, souvent présenté comme le manifeste du mouvement Yippie. Propre au contexte américain de ces années-là, l’appel de Jerry Rubin s’adressait avant tout à la jeunesse de son pays. Mais son injonction s’est rapidement universalisée, elle est devenue un appel à la résistance politique, à la mise en acte d’un projet de transformation, social et culturel, pour ici et maintenant, fondant ainsi les bases éthiques de ce mouvement.

Le Whole Earth Catalog, sous-titré Access to Tools, dirigé par Stewart Brand et publié entre 1968 et 1972 en est la seconde trace américaine la plus marquante. L’intention de Brand était de fournir des « outils d’accès » et d’éducation pour que les lecteurs puissent « trouver leur propre inspiration, former leur propre environnement et partager leurs aventures avec quiconque était intéressé pour le faire » [2].

Née aux USA, l’expérience trouva rapidement un écho outre Atlantique, et notamment en France avec la publication du célèbre « Catalogue des Ressources », publié aux éditions Alternatives, et dont le premier tome paraîtra en 1975. De nombreux acteurs du mouvement firent pèlerinage aux U.S.A. à cette époque devenant des acteurs actifs de son déploiement en France, dans le domaine de l’art et de l’architecture en autres [3].

Everything was a fucking act

Parti d’un idéal utopique d’autonomie vis-à-vis du système capitaliste, le concept évolue avec les mouvements punk des années 70 et 80. On passe alors d’un état d’esprit pacifiste à une rage d’opposition et d’affirmation qui fait du DIY une stratégie pragmatique d’action et de résistance. Généralement anticapitaliste et anarchiste, l’action se dirige alors contre le système. L’attitude et les formes d’action évoluent. L’importance des médias et celle des modes d’expression deviennent centrales et multiples (musique, fanzines…) faisant du DIY une esthétique qui a fortement marqué l’imaginaire collectif. Le DIY punk se fonde sur un esprit de subversion qui détourne les codes, joue de la dérision pour contester l’ordre établi [4].

Génération diY ?

User de la notion de génération dans une approche sociologique est toujours controversé. Néanmoins, on remarque que la génération Y, qui regroupe des personnes nées approximativement entre la fin des années 70, ou début des années 80 (selon certains sociologues) et le début des années 2000, porte en elle le ferment de cette nouvelle vague DIY. Imprégnés de la culture des années 60 et 70, parfois avec une certaine nostalgie, ils ont connu des transformations politiques et sociales singulières : crise économique des années 80, fragilisation et remise en question du modèle économique et managérial, émergence des problématiques environnementales et des mouvements écologistes… Son rapport au travail, à la production, à la consommation s’est vu modifié. Cette génération (Occidentale avant tout), relativement jeune lors de l’introduction massive de l’informatique grand public et de l’électronique portable, a facilement intégré les technologies de l’information, et Internet en particulier. On l’associe souvent à l’ensemble des technologies et applications que l’on nomme aujourd’hui le Web 2.0, ce qui se traduit par un autre rapport aux outils de communication et d’échange (blogs, outils collaboratifs, réseaux sociaux …), tant culturels qu’économiques.

Prise dans ces évolutions, la démarche DIY s’est vue redynamisée, renouvelée notamment dans sa dimension collective et collaborative qui s’est intensifiée. Rapport à l’autre et aux autres, production collective, réciprocité, co-révolution ; attention portée à l’environnement – recyclage, récupération, up-cycle [5]… –, expérimentations concrètes d’un autre monde envisagé comme possible – production de ses propres outils, réappropriation des biens et des services à disposition, autres modes de consommation –, ce DIY 2.0 recouvre des pratiques très diverses qui appartiennent à cette génération, son contexte et son époque.

Éthique(s)
    Re-Actions !

Pensée mise en acte, cette attitude cherche à agir à différentes échelles, depuis nos « mondes » intérieurs jusqu’à notre monde partagé.

Positionnement politique et économique qui replace l’homme et la communauté au centre de notre système, le DIY est une philosophie de l’action qui envisage les questions du manque (de moyens) et du surplus (de matières, de structures …) comme une richesse. Décloisonnement et transversalité des savoirs. Réinterroger nos modèles d’apprentissage et de transmission, repenser nos manières de consommer, imaginer d’autres rapports aux autres, réutiliser les matériaux et objets disponibles en les détournant, en les décomposant, refaire les choses différemment… Cette logique du « re- »  traverse l’état d’esprit et les modes d’action DIY.

Expérimenter à plusieurs

L’expérimentation est au centre de la démarche, approche empirique de la matière et des manières de faire qui devient vecteur de création et d’innovation. La volonté de diffusion des expérimentations peut se traduire par la transmission partagée des temps de création. Forme de pédagogie active, l’expérimentation collective et collaborative participe à esquisser des formes de vivre-ensemble qui s’appuient sur la co-création et le partage horizontal.

Cette approche et ces nouvelles manières de créer – workshops (ateliers), lieux alternatifs de fabrique, plate-forme virtuelle de partage, communauté diffuse… – redéfinissent notre rapport au « faire » et aux savoir-faire où s’effacent les hiérarchies entre individus et la sectorisation des savoirs. Il s’agit de casser la division sociale du travail, de se saisir de l’ensemble des étapes de création et de production, afin de permettre à chacun de s’ouvrir à d’autres compétences. Le partage entre temps de travail et temps de loisir se voit reconfiguré, dessinant un modèle d’activité qui n’oppose plus l’amateur au spécialiste mais y ajoute des profils hybrides et polymorphes.

La mise en partage des manières de faire, qui s’est accélérée grâce aux nouveaux outils virtuels, engendre une autre conception de la propriété intellectuelle et du statut d’auteur. Sans effacer les spécificités et les identités singulières, les modes de production et d’accumulation de savoirs collaboratifs permettent de produire de nouvelles dynamiques de création qui s’enrichissent d’un échange permanent des compétences et expérimentations de chacun.

Faire avec

Faire avec ses outils, ses moyens, ses savoirs, mais quoi qu’il en soit faire avant tout.

Cette volonté de créer incite à imaginer d’autres tactiques, à explorer d’autres processus de création et manières de faire. L’ingéniosité de l’individu ou du groupe est stimulée par les conditions de production et la matière disponible. En ce sens, la démarche est proche de celle du bricoleur, tel que la définit Lévi-Strauss : « Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées ; mais, à la différence de l’ingénieur, il ne subordonne pas chacune d’elles à l’obtention de matières premières et d’outils, conçus et procurés à la mesure de son projet : son univers instrumental est clos, et la règle de son enjeu est de toujours s’arranger avec les “moyens du bord”… »

Faire projet

Mais à la différence du bricolage, tel qu’il est ainsi défini, il y a toujours projet dans le DIY. Un projet qui réunit, qui pose un objectif et qui stimule la recherche, qu’elle soit individuelle ou collective. Qu’elles soient globales et abstraites – changer le monde ! par exemple –, ou plus cadrées et concrètes – développer un outil libre et gratuit, pourquoi pas ? –, dans tous les cas, ces dimensions de projet et d’objectif, moteurs dans la démarche DIY, sont vectrices d’innovation.

Néanmoins, ce côté bricoleur – nous dirions bidouilleur dans certains domaines – est à revendiquer car il est porteur d’un message : le bricoleur cherche, expérimente, prend son temps. Son rapport au travail et au loisir est différent. L’esthétique produite affirme souvent sa dimension bricolée. Les rouages et le fonctionnement sont visibles, les matériaux hétéroclites, les pièces rafistolées. Cette esthétique est porteuse d’une certaine poétique qui rejoint celle que Claude Lévi-Strauss donne du bricolage :

« La poésie du bricolage lui vient aussi, et surtout, de ce qu’il ne se borne pas à accomplir ou exécuter ; il raconte (…) le caractère et la vie de son auteur. Sans jamais remplir son projet, le bricoleur y met toujours quelque chose de soi. » Plus que bricoleur donc, le Maker [6], nouveau terme à la mode, constitue une forme d’amateur averti et engagé. Émergée récemment cette « figure » n’est pas anodine pour notre époque. Le maker questionne notre rapport au travail, à la production, à la valeur marchande de l’activité …

Faire autrement

Cette nouvelle philosophie DIY se construit sur le principe d’un rapport pragmatique aux systèmes de production existants. Dans un rapport critique mais réaliste, ces pratiques s’intègrent de manière opérante au système pour y développer de nouvelles alternatives en vue d’un changement plus radical. L’idée d’une révolution globale semble avoir été un échec partiel qui implique une redéfinition de l’action politique : c’est désormais à l’échelle micro-locale et à la mise en réseaux des acteurs et des projets que se joue l’action. Cette nouvelle échelle d’action s’articule à ce rapport décomplexé à la « pensée commune » et aux modèles sociaux et culturels dominants. Au père – l’institution, la règle, la tradition – succèdent les pairs : on échange, on partage, on discute au sein de chaque communauté, elle-même connectée en réseaux. Les groupes agissent horizontalement, dans des modèles innovants – sharing, logique du co – qui renouvellent les modalités du partage et du commun.

Faire en co-mmun

Au modèle vertical classique succèdent des modalités d’apprentissage et d’échange fondées sur la multilatéralité et la coopération. L’apprentissage se détache du modèle pédagogique unilatéral classique (maître-disciple dans un face à face) au profit d’une pédagogie active qui implique chacun avec ses compétences et ses savoir-faire. De même au niveau économique où émergent des modèles alternatifs, directs et horizontaux fondés avant tout sur l’humain et l’échange. L’action devient le moteur d’une dynamique de transformation commune, elle permet d’expérimenter dans le réel d’autres modalités de partage et de rencontre.

Le DIY propose un autre rapport à nos manières de consommer, un autre rapport au système économique qui se fonde sur la relation et l’humain. En ce sens, il entre en écho avec des mouvements (et leurs concepts) qui se diffusent depuis plusieurs années – co-révolution, upcycle, sharing, économie sociale et solidaire… – participant à l’émergence d’une éthique qui replace l’humain au centre. La contre-culture DIY se démocratise, infusant les modes de faire et les pratiques culturelles. Elle répond à un désir d’alternatives, à un besoin de consommer autrement et de se réapproprier son quotidien. Derrière son écran, dans son atelier ou dans des espaces collectifs type Fablab se développe une culture du faire nouvelle [7]. En se démocratisant, le DIY « nourrit » de nombreuses propositions d’alternatives qui s’ancrent souvent dans les modèles dominants, se « greffant » aux logiques de marché et de production actuelles. La volonté d’action et de transformations concrètes est certes toujours au centre mais celles-ci visent plus au consensus, à la transformation progressive qu’à la transformation radicale. L’utopie et la radicalité DIY cohabitent aujourd’hui avec sa version soft au risque de son appropriation marchande en cours [8].

Etienne DELPRAT, architecte, doctorant, membre du collectif ya+k, septembre 2017

[1] Pour une histoire de la contre-culture, nous renvoyons à Jezo-Vannier, Steven. Contre-culture(s): des Anonymous à Prométhée. Attitudes. Marseille: Le Mot et le reste, 2013.

[2] Pour une analyse du contenu et une mise en contexte, voir : Maniaque Benton, Caroline, éd. Whole Earth field guide. Cambridge, Massachusetts: The MIT Press, 2016.

[3] Voir par exemple, l’ouvrage très documenté : Maniaque Benton, Caroline. Go west!: des architectes au pays de la contre-culture. Marseille: Parenthèses, 2014.

[4] Pour une histoire et analyse du mouvement punk, voir Hein, Fabien. Do it yourself: autodétermination et culture punk. Congé-sur-Orne: Éditions le Passager clandestin, 2012.

[5] Nous renvoyons par exemple à l’ouvrage manifeste : McDonough, William, et Michael Braungart. Cradle to cradle créer et recycler à l’infini. Paris: Alternatives, 2011.

[6] Nous renvoyons ici à l’ouvrage Anderson, Chris. Makers: la nouvelle révolution industrielle. Montreuil, France: Pearson, 2012.

[7] Lallement, Michel. L’âge du faire: hacking, travail, anarchie. Paris: Editions du Seuil, 2015.

[8] Avec les hackerspaces, cohabitent les fablabs et les techshop, nouveaux lieux de marchandisation des outils de production et savoir-faire librement échangés au sein des communautés DIY. Leroy-Merlin a par exemple récemment ouvert un atelier de ce type. Pour une explications des différences illustrant bien notrre propos, nous renvoyons à la thèse de Camille Bosque : Bosqué, Camille. « La fabrication numérique personnelle, pratiques et discours d’un design diffus : enquête au coeur des FabLabs, hackerspaces et makerspaces de 2012 à 2015 ». Rennes 2, 2016. http://www.theses.fr/2016REN20009.

Source : Cet article est une version augmentée de l’introduction de l’ouvrage grand public Delprat, Etienne. Système DIY [faire soi-même à l’ère du 2.0: boîte à outils & catalogue de projets. Paris: Alternatives, 2013.

Pour citer cet article : Etienne DELPRAT, DIY – Do It Yourself, http://encyclopedie.fabriquesdesociologie.net/dit-do-it-yourself/, mis en ligne le 03 septembre 2017.

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