Écosophie (d’un projet)

La vision rationaliste dominante laisse penser qu’un projet d’action embarque avec lui, dès sa conception, l’essentiel de ses ressources. Il est supposé se développer dans la droite ligne du diagnostic qui a présidé à son lancement et des objectifs qui ont justifié sa mise en œuvre. Un projet ne se développe pourtant jamais dans une continuité cohérente. Il se décale progressivement par rapport à son impulsion initiale. Ces écarts et bifurcations [1] sont consubstantiels à son évolution et lui sont profitables. Un projet d’action ne reste donc pas figé dans un horizon limité de possibilités. Au contraire, il va devoir se montrer réactif et réceptif aux multiples événements qui ne manquent pas de survenir.

À la suite de Bruno Latour [2], il est possible de distinguer deux conceptions du projet : soit le projet se décline à partir de la logique qu’il « embarque » avec lui dès son lancement, soit le projet s’agence pas à pas et ne donne sa pleine mesure qu’au final, en fonction des interactions qu’il sera parvenu à nouer avec les situations rencontrées, souvent inattendues. Dans le premier cas, la réalisation du projet s’apparente à une sorte de récapitulation ou de déclinaison de ce qui le constitue initialement : les objectifs secondaires succèdent aux objectifs principaux, les valeurs fondatrices se traduisent en valeurs d’action, les moyens accordés sont mobilisés en fonction d’échéances préétablies.

La deuxième conception privilégie au contraire une logique écosophique. Dans ce cas, le projet ne « tient » pas de lui-même et par lui-même, par simple inertie, mais grâce aux nombreux rapports qu’il entretient avec son environnement. Le projet existe alors en fonction d’une écologie propre, c’est-à-dire en fonction de tous les dehors auxquels il se confronte et qui le mettent à l’épreuve (un nouveau partenaire, un changement de contexte, une décision imprévue).

La première conception, dominante en particulier dans l’enseignement des « méthodologies de projet », laisse penser que le projet se déplie progressivement, logiquement, à partir des ressources qu’il a incorporées lors de son lancement (dans la phase de diagnostic et de définition des objectifs). Dans la deuxième, que je nomme écosophique, à l’inverse, le projet se déploie, sur un mode évidemment plus processuel [3], en fonction des événements qui surviennent et des rapports qui se font jour avec le contexte et avec les autres acteurs.

Félix Guattari nomme écosophie la multiplicité des interactions et des relations qui sont (ou devraient être) constitutives de n’importe quelle réalité et qui relèvent autant d’un rapport aux autres (écologie sociale), d’un rapport à soi (écologie mentale) que d’un rapport à un environnement de vie (par exemple, une écologie urbaine). « L’écosophie sociale consistera donc à développer des pratiques spécifiques tendant à modifier et à ré-inventer des façons d’être au sein du couple, au sein de la famille, du contexte urbain, du travail, etc […]. Il s’agira littéralement de reconstruire l’ensemble des modalités de l’être-en-groupe. Et cela pas seulement par des interventions « communicationnelles » mais par des mutations existentielles portant sur l’essence de la subjectivité. […] De son côté, l’écosophie mentale sera amenée à ré-inventer le rapport du sujet au corps, au fantasme, au temps qui passe, aux « mystères » de la vie et de la mort. Elle sera amenée à chercher des antidotes à l’uniformisation mass-médiatique et télématique, au conformisme des modes, aux manipulations de l’opinion par la publicité, les sondages, etc » [4].

Dans cette perspective, la conduite d’une action collective doit tenir compte de l’ensemble de ces dynamiques (de ces épreuves) car elles affectent inévitablement les rapports que les acteurs entretiennent entre eux et les rapports établis avec le contexte d’intervention, sans négliger non plus l’expérience des acteurs eux-mêmes que le projet interpelle nécessairement dans leurs compétences, leur imaginaire ou leur désir.

S’interroger donc sur la « qualité » écosophique d’un projet, c’est réfléchir conjointement à sa réactivité, à sa créativité et à sa disponibilité, l’ensemble constituant alors l’écologie propre de chaque action (collective).

Sa réactivité : dans quelle mesure le projet est-il en capacité de faire face aux événements qui ne manquent pas de survenir : l’intégration d’un nouveau partenaire ou l’apparition d’une question inédite ? Les développeurs du projet resteront-ils arc-boutés sur les orientations de départ ou sauront-ils tirer les enseignements de ces événements et moduler, en conséquence, leur intervention ? Un environnement urbain et social ne cesse de faire signe, à travers de nombreux micro-événements, mais encore faut-il que les développeurs du projet y soient réceptifs et attentifs. La conduite d’un projet s’apparente donc parfois à une authentique « ethnographie de proximité », à savoir la capacité à observer un environnement, à rester aux aguets et à explorer les réalités qui se présentent. Les porteurs du projet vont devoir se frayer un chemin parmi ces nombreux signes. Les situations sont souvent très bruyantes. Chaque signe représente un éclairage possible sur la situation, une porte d’entrée, un accès. Il constitue une opportunité à saisir – une sorte de prise sur le réel – à partir de laquelle les porteurs du projet peuvent se mettre à analyser la situation et explorer ses potentialités. Cette « écologie des signes » est donc absolument essentielle. Devenir sensible et réactif au contexte de l’intervention (un quartier, un groupe social, une question sociale…) est un réel défi politique et professionnel. Cette réactivité et cette sensibilité éviteront au groupe-projet de ne lire la réalité qu’à partir de lui-même, qu’à partir de ses présupposés et de ses orientations de départ – en fait, de rester auto-centré sur sa propre dynamique et imperméable à ce qui se joue autour de lui.

Sa créativité : les développeurs du projet s’installeront-ils dans des rôles attendus ? Se satisferont-ils de la simple reconduction des schémas existants ? Les modes de fonctionnement habituels et les modèles organisationnels dominants incitent plutôt à agir de manière « classique », voire conservatrice, sans grande prise de risque. Pour autant, faut-il renoncer ? N’existe-t-il aucune marge d’initiative ? Comment assumer une logique d’expérimentation, avec toute l’indétermination qui l’accompagne, alors même que les décideurs publics, les partenaires associatifs et les financeurs se montrent souvent frileux et cherchent en premier lieu à être rassurés, à être « assurés » (d’un fonctionnement sans surprise, sans vague) ? En assumant une logique d’expérimentation [5], les développeurs du projet prennent un risque vis-à-vis de leur environnement de travail (de leurs partenaires, voire de leurs « voisins en action ») ; ils prennent un risque également vis-à-vis d’eux-mêmes. Dès qu’une innovation est introduite, elle entraîne avec elle nécessairement de multiples questions. Est-ce que le groupe-projet est prêt à assumer ce questionnement ? Est-ce qu’il dispose d’un cadre de travail pour le faire ? Est-ce que la confiance est suffisante au sein du groupe-projet pour accepter de quitter les rôles établis et s’éloigner des modèles dominants ? David Vercauteren, dans son ouvrage Micropolitiques des groupes, s’emploie à dédramatiser cette situation. À propos d’une innovation, il souligne : « Ça peut rater, ce qui n’est pas grave ; il faut alors réessayer autrement. Et, si cela foire, évitons d’en tirer de grandes conclusions ou de se lamenter […]. Reprendre plutôt là où l’on s’est arrêté » [6].

Sa disponibilité : le projet, dans une perspective écosophique, oscille toujours entre deux nécessités : l’instauration de dispositifs indispensables à son fonctionnement et le maintien d’une disponibilité pour « accrocher » les possibilités qui se font jour. Alors que les dispositifs (les procédés, les méthodologies, les objectifs…) garantissent la continuité d’un fonctionnement, la disponibilité, pour sa part, introduit des porosités et favorise les dynamiques processuelles. La disponibilité est une qualité, non pas strictement de fonctionnement, mais d’ouverture et d’attention aux autres acteurs et au contexte d’action. En recourant à cette distinction, nous voulons souligner le fait que le projet n’est jamais complètement ajusté à son propre fonctionnement et qu’il n’est qu’imparfaitement représenté par les dispositifs qui le font pourtant agir et exister. Il ne coïncide donc jamais totalement avec lui-même. Entre le projet et ses dispositifs de fonctionnement, se nichent des ouvertures, des opportunités, des possibles… Dans cet écart, d’autres objectifs, d’autres pratiques peuvent se mettre en place. Comment cette disponibilité du projet sera-t-elle investie, travaillée, valorisée ? Les porteurs de projet vont-ils s’efforcer de combler systématiquement les ouvertures qui se font jour ? Feront-ils prévaloir à tout prix le projet tel qu’il a été instauré à l’encontre de ce projet discordant qu’ils découvrent inopinément, au détour d’une action, lorsqu’une initiative est prise sans s’accorder parfaitement avec ce qui avait été envisagé ? Comment parviennent-ils à négocier cet écart ? De quelle disponibilité « dispose » réellement le projet ? De quelle latitude ? De quelle marge d’action ?

Cette conception écosophique (ou processuelle) réengage donc fortement l’initiative des acteurs et leur capacité à agir puisqu’elle les incite à expérimenter de nouvelles hypothèses, à explorer des alternatives, à réagir aux événements et à interagir avec de nombreux éléments de contexte… Elle possède donc une porté fortement capacitante et formative.

En s’éloignant d’une visée trop linéaire – trop fortement indexée sur la réalisation des objectifs et sur le respect des étapes prédéterminées – le temps du projet acquiert lui aussi une portée capacitante et formatrice puisqu’il expose les acteurs à de nombreux événements et bifurcations qu’ils vont devoir décrypter et évaluer, « apprivoiser » et intégrer. Le temps du projet devient plus qualitatif et plus dense, et il en est d’autant plus exigeant et stimulant.

Les institutions publiques et les association « installées », de plus en plus en doute sur leurs orientations, et fréquemment confrontée à des environnements incertains, pourrait tirer un réel profit d’une conception plus processuelle et écosophique de leurs fonctionnements. Elles y gagneraient effectivement en réactivité et en capacité d’adaptation face à des situations forcément complexes et mouvantes, surtout lorsque les personnes concernées se saisissent des questions qui les intéressent sur un mode autonome, ne s’en laissent plus compter et passent elles-mêmes à l’action.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, août 2019

Notes :

[1] Se reporter à ce propos à Marc Bessin, Claire Bidart, Michel Grossetti (s. la dir. de), Bifurcations – Les sciences sociales face aux ruptures et à l’événement, La Découverte, 2010.

[2] Bruno Latour, Aramis ou l’amour des techniques, La Découverte, 1992.

[3] Ariel Mendez (dir.), Processus (Concepts et méthode pour l’analyse temporelle en sciences sociales), Bruylant-Academia, 2010.

[4] Félix Guattari, Les trois écologies, éd. Galilée, 1989, p. 22 et 23. Voir aussi du même auteur, Qu’est-ce que l’écosophie ? (Textes présentés par Stéphane Nadaud), Lignes / imec, 2013.

[5] Cf. mes deux ouvrages Expérimentations politiques, Fulenn, 2007 et Moments de l’expérimentation, Fulenn, 2009 où j’analyse ces logiques d’expérimentation (sociale, culturelle, politique) en lien avec des engagements micropolitiques.

[6] David Vercauteren (en coll. avec Thierry Müller et Olivier Crabbé), Micropolitiques des groupes (Pour une écologie des pratiques collectives), HB éditions, 2007, p. 159 [L’ouvrage a été réédité en 2011 aux éditions Les prairies ordinaires].

Pour citer cet article : Pascal NICOLAS-LE STRAT, Écosophie (d’un projet), mis en ligne le 02 août 2019 : http://encyclopedie.fabriquesdesociologie.net/ecosophie-dun-projet/

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