Pouvoir

Les pratiques éducatives, sociales ou de soin impliquent inévitablement un rapport de pouvoir dès lors que ces pratiques visent à transformer les conduites de vie, à savoir la façon dont une personne se rapporte à ses études, à sa formation, à sa socialité ou encore à sa santé. Cette mécanique du pouvoir, inhérente à toute pratique sociale, ne peut donc pas être tenue à distance ; il est préférable, pour des raisons politiques et professionnelles, de l’élucider et de la mettre au travail de manière distanciée et explicite tant personnellement que collectivement. Le pouvoir ne représente pas la part d’ombre ou la part maudite du travail social, du militantisme, de la coopération, de l’enseignement ou des pratiques de soin, il en constitue un des registres incontournables dès lors qu’un professionnel ou un citoyen manifeste sa volonté ou son intention d’agir sur la conduite des personnes et d’affecter leur trajectoire de vie / d’activité. Autrement dit, intervenir, c’est exercer un pouvoir – le pouvoir d’affecter le comportement d’autrui. Il existe, d’évidence, plusieurs façons d’exercer cette capacité d’affectation (i.e. ce pouvoir), sur un mode plus ou moins autoritaire, disqualifiant, bienveillant, considérant, inégalitaire, discriminatoire, capacitant… Toutes les formes de pouvoir ne se valent pas ; toutes les modalités d’exercice d’une capacité (d’affectation) ne sont pas équivalentes. L’effort d’élucidation de ces rapports de pouvoir permet de les engager avec raison, valeur et mesure, et de les inscrire (possiblement) dans des perspectives émancipatrices.

Comment analyser les mécanismes de pouvoir ? Avant tout, en interrogeant leur caractère opératoire (comment ils fonctionnent, comment ils opèrent et, au final, ce qu’ils produisent). Ce sont des mécanismes qui accréditent et autorisent certains acteurs, souvent professionnels, à affecter / influencer la conduite d’autres personnes (la dominer, l’influencer, l’éduquer, l’accompagner, la soigner) – des mécanismes qui disposent l’un (l’usager) en rapport à l’autre (le professionnel), qui le situent en autonomie ou en dépendance, en subordination ou en capacité, en reconnaissance ou en déconsidération. Interroger « le » pouvoir revient à interroger la manière dont se distribuent les forces, à l’échelle d’une société, et se repartissent les capacités (la capacité à affecter, à influencer, à résister, à aider, à éduquer…) [1]. Il s’agit bien de comprendre comment se déploie une puissance d’agir ou l’impuissance à agir, selon quels mécanismes et en fonction de quelles procédures.

1. La capacité à affecter les conduites

Notre exposé s’appuiera donc sur une conception « opératoire » du pouvoir. Notre attention portera principalement sur les dispositions que le pouvoir adopte lorsqu’il s’exerce et sur les capacités qu’il déploie. Ces capacités sont multiples, à l’image de la diversité des situations sociales : une capacité attributive (le fait d’affecter une capacité d’action à un groupe ou à une personne donnée et d’en déposséder d’autres groupes ou d’autres personnes), une performance régulatoire (le fait d’affecter l’équilibre des forces au sein d’une organisation et ainsi d’en réguler la conflictualité), une fonction distributive (le fait d’affecter chacun à une place et de l’y assigner), une portée normalisatrice (le fait d’affecter les conduites de vie pour les rendre conformes ou compatibles). Nous pourrions résumer la diversité de ces modes opératoires en les rapportant à une capacité générique « d’affectation » – le pouvoir serait donc pouvoir d’affectation (d’influence) et sa puissance se révélerait alors dans l’exercice d’une capacité d’affecter ou d’être affecté. C’est en prenant pleinement la mesure de cette puissance « affective » que le pouvoir peut être appréhendé en tant que rapport social, avec la dynamique conflictuelle et les effets de domination qui lui sont associés.

Dès lors qu’il est admis que « l’exercice d’une capacité à… » exprime la réalité spécifique du pouvoir, alors il doit être entendu non comme un attribut mais comme un rapport : rapport de l’un à l’autre (rapport de sujétion, de résistance, d’influence…), rapports de rapports (rapport des forces en présence, alliances qui font et défont les rapports, déplacement des rapports en jeu…). Dès lors qu’il est admis qu’il concerne directement la manière dont sont gouvernées les conduites de vie, alors il faut reconnaître que l’analyse du pouvoir nous conduit au cœur de la vie sociale. Il n’en est ni la part d’ombre, ni la part maudite, mais il manifeste une capacité à agir, ce qu’on pourrait désigner comme son caractère effectuant et « affectant ».

Michel Foucault remet en cause les deux postulats classiques du pouvoir. Le postulat de l’attribut, l’idée selon laquelle le pouvoir serait une « propriété » reconnue à la classe sociale dominante, l’attribut consacré de tout appareil d’État ou encore un privilège associé à certaines positions dans l’organisation sociale. Il y aurait ceux qui usent du pouvoir et d’autres qui en seraient dépossédés, ceux qui le possèdent et l’utilisent et ceux qui en subissent les effets. Michel Foucault réfute une conception qu’il juge réductrice et propose une autre problématisation : « que le pouvoir qui s’exerce ne soit pas conçu comme une propriété, mais comme une stratégie, que ses effets de domination ne soient pas attribués à une « appropriation », mais à des dispositions, à des manœuvres, à des tactiques, à des techniques, à des fonctionnements; qu’on déchiffre en lui plutôt un réseau de relations toujours tendues, toujours en activité plutôt qu’un privilège qu’on pourrait détenir […] Il faut en somme admettre que ce pouvoir s’exerce plutôt qu’il ne se possède » [2]. Il ne se détient pas comme peut détenir un capital culturel ou économique. Il ne se capitalise pas, même si ses effets peuvent l’être et si les positions ainsi conquises, par effet de domination, peuvent l’être aussi. On use d’un pouvoir à l’encontre d’autres mais on ne possède pas le pouvoir, comme tel.

Comme le propose Michel Foucault, il convient plutôt d’analyser comment, dans une organisation, dans un contexte précis (une relation d’aide, une démarche de soin, une coopération, un enseignement) s’agencent les mailles du pouvoir, comment chacun se situe dans ce jeu de forces et de rapports, comment certains l’exercent, le redéploient [3]. En rompant avec toute conception attributive, la théorie foucaldienne remet en cause, plus fondamentalement encore, la vision adamique du pouvoir (lui attribuant donc une source originaire), la conception d’un pouvoir qui découlerait de… ou dériverait de…, un pouvoir qui dépendrait d’un attribut fondateur (une position de classe, la détention d’une expertise, une autorité légitime…). Il s’exerce moins par effet d’attribution (le posséder, le conquérir, se l’attribuer) que par effet de disposition (être en capacité de…, être en situation de…, disposer de qualités pour…, user de la force en vue de…).

Les travaux de Michel Foucault contredisent un deuxième postulat, lui aussi très classique. Le postulat de l’interdit, l’idée selon laquelle les modalités d’exercice « du » pouvoir seraient exclusivement de nature négative. Ses travaux nous invitent à « nous défaire d’une représentation juridique et négative du pouvoir, [à renoncer] à le penser en termes de loi, d’interdit, de liberté et de souveraineté » [4]. Communément, dans nombre de travaux sociologiques, son exercice est assimilé à l’application de la règle et au respect des interdictions / injonctions qui lui sont associées. Il se trouve systématiquement rapporté à une mécanique de la prohibition, systématiquement indexé sur une logique de l’interdit. Michel Foucault opère une conversion de point de vue qui permet de démasquer une autre vérité du pouvoir, à savoir un pouvoir-technologie avec la reconnaissance de sa productivité, de sa positivité et de sa fonctionnalité. Car « le pouvoir « produit du réel », avant de réprimer. Et aussi, il produit du vrai, avant d’idéologiser » [5]. Revenons à nouveau à notre question initiale : comment s’exerce le pouvoir ? Nous pouvons compléter notre cadre d’analyse en soutenant que son exercice est indissociable d’un ensemble de fonctions qu’il est susceptible de développer : des fonctions du type inciter, disposer, répartir, distribuer, influencer, éduquer, dynamiser… En fait, la théorie foucaldienne déplace notre angle de problématisation en mettant l’accent sur l’effet de vérité et l’effet de réalité qui résultent de l’exercice d’un pouvoir, en insistant sur le fait qu’il compose, agence, « constitue » les formes de vie et ne se contente pas de les réprimer. Son exercice relève bien d’un art de gouverner la conduite des hommes et cet « art de l’existence » [6] ne saurait se réduire à une capacité en négatif de vérification du licite et de l’illicite.

Le renversement méthodologique que propose Michel Foucault, lorsqu’il théorise la portée constituante du pouvoir à l’encontre des tenants de sa vocation exclusivement répressive, s’opère à l’occasion de ce qu’il nomme l’inversion fonctionnelle des disciplines. Dans Surveiller et punir, il souligne le fait que notre société a abandonné progressivement l’ordre de la discipline-obligation (contraindre les conduites), une discipline toute tournée vers des fonctions négatives (réprimer, interdire, contraindre), pour entrer dans l’ordre d’une discipline-affectation (affecter les conduites), une discipline qui remplit un rôle constituant, qui met en fonctionnement, qui agence, qui dispose, le ferait-elle évidemment dans des termes inégalitaires ou injustes.

Cette conversion substitue à une discipline du dehors (celle qui s’efforce de conjurer les risques et d’empêcher le mal. Interdire, prescrire, contraindre), une discipline du dedans (celle qui s’emploie à accroître l’utilité et à renforcer la productivité des conduites. Affecter, accompagner, éduquer, inciter, soigner, dynamiser…). « On leur demandait surtout à l’origine de neutraliser des dangers, de fixer des populations inutiles ou agitées, d’éviter les inconvénients de rassemblements trop nombreux ; on leur demande désormais, car elles en deviennent capables, de jouer un rôle positif, faisant croître l’utilité possible des individus. […] La discipline d’atelier, tout en demeurant une manière de faire respecter les règlements et les autorités, d’empêcher les vols ou la dissipation, tend à faire croître les aptitudes, les vitesses, les rendements, et donc les profits ; elle moralise toujours les conduites mais de plus en plus elle finalise les comportements » [7].

2. Les mécanismes du pouvoir, de l’imposition de la règle au déploiement de la norme

Comment un changement de paradigme de cette ampleur parvient-il à s’imposer ? Pour Michel Foucault, ce changement se réalise par la généralisation des logiques normatives / des logiques de normalisation, significativement différentes des logiques d’autorisation / interdiction.

En quoi la norme possède-t-elle un caractère positif et productif ? Nous parvenons à le comprendre si nous prenons la mesure de la double valence qui la caractérise.

Il faut d’abord se soucier de son champ d’action. La norme se « branche » directement sur les conduites de vie pour les déplier et les déployer, pour les modeler et les éduquer. Et elle s’emploie alors à les disposer favorablement (sur une échelle d’aptitude, en fonction de certaines attentes, en lien avec une hiérarchie de fonction ou de qualification), à les façonner en fonction des nécessités de telle et telle organisation (école, hôpital, usine…), à les répartir le plus fonctionnellement possible (les orienter, les distribuer…). C’est bien le sujet vivant qui est exposé à l’action de la norme, un sujet qu’il convient d’éduquer, de former, en un mot un sujet qu’il faut constituer dans les termes requis par le système productif, le système de soin ou encore le système scolaire. Toute la productivité de la norme réside là, dans sa capacité à fabriquer un individu utile, immédiatement mobilisable par les grandes institutions que nous venons d’évoquer. Toute la positivité (la productivité) de la norme se révèle à travers son pouvoir constituant, son pouvoir de composer, de moduler, de rythmer les conduites et de rendre ainsi l’individu intégrable au mode de fonctionnement de l’institution qui l’accueille. Elle dispose l’individu de telle sorte qu’il soit productif (le bon élève, le bon ouvrier, le bon pauvre, le bon malade) en regard des critères propres à chaque segment institutionnel : qu’il soit efficace pour l’entreprise, éducable pour l’école, soignable pour le système médical, en un mot qu’il intègre les normes attendues (des normes de langage, de comportement, de raisonnement…).

Ce renversement de point de vue signifie que l’individu n’est pas pris dans une norme dont il pourrait par ailleurs se défaire et qui lui resterait extérieure mais qu’il se constitue, qu’il vit et existe, à travers elle, par elle et grâce à elle. Il existe par l’entremise de ces processus de normalisation. La norme constitue l’individu en sujet d’une situation ou d’une institution – le sujet de l’école, le sujet au travail, le sujet en soin… Ce qui signifie aussi que l’action de la norme ne s’apparente pas à des actions du type s’adresser à… ou s’imposer à… (à la différence de la règle / de la loi) mais plutôt à des actions du type se « brancher » sur… composer avec… Composer avec les conduites de vie, recomposer les conduites de vie pour instituer la personne comme sujet de l’école, du travail ou du soin. C’est à ce titre que nous pouvons conclure que la norme inaugure une discipline du dedans [8].

Nous avons évoqué la double valence qui caractérise l’action de la norme : pouvoir du dedans (affecter les conduites de l’intérieur et par l’intérieur), pouvoir constituant (affectant), comme nous venons de le montrer, mais aussi capacité à rendre lisible et visible, pouvoir ordonnateur. C’est cette deuxième valence qui nous intéresse maintenant.

Dans une organisation centrée sur le chef et le leader, donc fondée plutôt sur la contrainte et l’imposition de la règle, le pouvoir se met en scène et se donne à voir ; il affiche sa présence aux yeux des personnes et le fait dans des termes très ostentatoires pour capter leur attention et susciter leur adhésion [9]. Dans une organisation plutôt centrée sur un maillage normatif, le pouvoir, à l’inverse, donne à voir ; il s’efforce de rendre la conduite des individus la plus visible et lisible possible (en regard d’une norme de comportement ou d’action). Dans le premier cas, les opérateurs visuels que sont les symboles et les emblèmes (du pouvoir) attirent et focalisent l’attention des individus ; dans le deuxième cas, les mécanismes normatifs – le fait de répartir, de disposer, de distribuer – situent et localisent les individus. Chacun individu est donc situé au sein d’un maillage normatif où sa place est reconnue et attestée ; chaque élève est parfaitement situé car systématiquement rapporté à la norme du « bon élève » et comparé à elle. Il en va de même pour le malade, pour l’usager d’un service social. Ces normes sont plus ou moins apparentes et conscientisées, celle du bon élève est historiquement très construire, celle du « bon » malade moins caractérisée mais tout aussi présente (la figure du malade docile lors des soins et respectueux du diagnostic médical). Les individus sont ainsi visiblement situés dans la société, par effet de contraste, de décalage, de proximité, de distance, d’adhésion avec certaines conduites attendues – des conduites fortement instituées par les pratiques professionnelles (des soignants, des éducateurs ou des formateurs).

Le prédicat lumineux (visibilité / lisibilité) est peut-être un dénominateur commun aux diverses modalités du pouvoir mais il se manifeste en termes bien différents selon les mécanismes mis en œuvre. Sous le régime de l’autorité (l’imposition de la règle), la lumière est un attribut du pouvoir (le pouvoir se met en lumière) et elle en garantit l’efficacité en suscitant l’attachement / fascination. À l’inverse, dans une logique normative, les conduites sociales s’éclairent réciproquement car elles se rapportent les unes aux autres, car elles situent toujours l’une par rapport à l’autre. Le comportement du « bon » élève donne à voir, par contraste, celui du « mauvais », et réciproquement. Le « mauvais » malade met en lumière le « bon » malade, qui sera alors d’autant mieux reconnu. Les comportements se rendent visibles entre eux, en se rapportant systématiquement les uns aux autres au sein d’un maillage normatif. Dans ce cas, l’effet de visibilité émerge de la dynamique sociale elle-même, par effet de comparaison réciproque, de mise en lumière réciproque. Cette visibilité / lisibilité des conduites opère donc de l’intérieur et par l’intérieur ; elle ne provient pas d’une source extérieure comme peut le faire l’image lumineuse du chef dont l’éclat s’étend à tout le corps social et qui auréole tous les individus qui lui font allégeance.

La norme détermine des écarts : comment tel individu se situe-t-il par rapport aux comportements attendus ? En adhésion ou en adhérence, en distance ou en proximité ? Qu’il adhère à cette norme ou qu’il la rejette, qu’il la respecte ou la détourne, quelle que soit son attitude, de facto, il se trouve situé, c’est-à-dire exposé à l’effet de visibilité produit par la norme, qu’il le vive sur le mode de l’adhésion, du refus ou de la défection. De cette façon, elle introduit une mesure commune – un repère vis-à-vis duquel les réalités de vie ou de travail se répartissent, s’homogénéisent ou se hiérarchisent – et elle réussit ainsi à les affecter significativement en les dotant d’un contenu de vérité (un rang, une position, une valeur). En raison de leur plus ou moins grande distance à la norme du « bon » élève, tous les élèves sont positionnés sur une échelle de mesure et de classement. Cette mesure des écarts est particulièrement formalisée dans le cadre scolaire (échelle de notation, classement) mais elle peut opérer de manière plus implicite, moins formelle, mais tout aussi puissante, dans les autres institutions du corps social. Nulle part n’est écrit / décrit le comportement du « bon » usager d’un service social, mais ce « bon » usager existe bel et bien en tant que point de référence et échelle de mesure.

Les mécanismes normatifs attestent donc la présence de chacun (visibilité) tout en favorisant la comparabilité de tous. La discipline normative opère donc sur deux registres interdépendants : la constitution de l’individu comme individualité caractérisée (en référence à une nosographie), qualifiée (en fonction d’un examen), située (à l’échelle d’une cartographie sociale) et, conjointement la détermination d’un espace de comparaison qui permet l’estimation des écarts entre les individus et leur répartition dans une population. L’action de la norme indexe les conduites individuelles par rapport à un comportement attendu (comparaison) tout en assurant leur répartition au sein d’un ordre social (entre reconnus et méconnus, intégrés et discriminés, qualifiés et disqualifiés, entre ceux qui prennent part et ceux qui restent sans part). De cette façon, le maillage normatif préserve la continuité du corps social. Chaque individu est situé en plus ou moins grande conformité à une norme et, conséquemment, il est positionné par rapport à tous les autres individus au sein de la population considérée. Il est donc tout à la fois caractérisé, en regard des normes existantes, et distribué / réparti au sein d’une population (le public d’une institution sociale, la communauté des élèves au sein d’un établissement, les malades souffrant de la même pathologie…).

3. L’exercice du pouvoir : entre registre de la règle, registre de la norme et registre de l’implication

Nous avons pu relever, dans un premier temps, que l’action du pouvoir consiste à affecter la conduite des individus. Dans un deuxième temps, nous avons montré que le pouvoir affecte les comportements et les activités, d’abord pour s’assurer de leur visibilité. Nous tenterons dans un troisième point de comprendre pourquoi cette exigence de visibilité, bien que se maintenant et s’amplifiant, s’accomplit désormais dans des termes nouveaux. Notre hypothèse sera que nous entrons dans une société qui relativise progressivement le registre de la norme.

Le déplacement du registre de la règle / de la loi (autorisation, interdiction, contrainte, prescription) vers le registre de la norme s’opère pour répondre aux nécessités d’une société qui se met à vivre en tant que multiplicité (les citoyens, la classe ouvrière, la jeunesse, les consommateurs…) et qui doit donc (ré)inventer des mécanismes d’interdépendance (l’un en relation à l’autre, l’un situé par rapport aux autres et donc distribué au sein d’une population). L’enjeu vaut pour tous les segments institutionnels et se pose en ces termes : maintenir une visibilité minimale des conduites (ne pas perdre de vue, maintenir sous le regard du pouvoir) au sein d’une société de masse (cf., par exemple, la massification / démocratisation de l’enseignement ou la figure de l’ouvrier-masse, à savoir les ouvriers mobilisés en masse par l’industrie et complètement substituables les uns aux autres dans la logique taylorienne) tout en assurant la cohérence du corps social. C’est le registre de la norme qui apporte l’outillage nécessaire pour relever un tel défi car, dans un même mouvement, elle rapporte les individus les uns en référence aux autres et crée ainsi un continuum de comparabilité ; elle ordonne l’un en ordonnançant le multiple. Par exemple, les normes de consommation ont longtemps fonctionné comme un vecteur d’identité sociale dans lequel chacun peut se projeter (effet de visibilité sociale) tout en ouvrant un jeu permanent de comparaison (entre mimétisme et distinction) et donc en introduisant un facteur de continuité et de stabilisation du corps social (ce que l’on a appelé la société salariale).

Les institutions et la société dans son ensemble sont confrontées à un nouvel enjeu qui prend la forme d’une menace : éviter les déchirures du tissu social, conjurer les risques de désaffiliation ou de déclassement. L’action de la norme réussit à situer l’un au sein de la multiplicité en disposant les places et les fonctions ; il s’agit désormais, non seulement de mailler les appartenances et de les tisser les unes aux autres (donc le registre de la norme), mais aussi, et peut-être surtout, d’inciter chacun à attester ses appartenances et de n’avoir de cesse de les confirmer (le registre de l’implication).

Donc pour conjurer le risque de désaffiliation, un nouveau mécanisme de pouvoir (une capacité à affecter formulé et modulé de manière nouvelle) se met en place  : chaque individu est incité à / obligé de confirmer constamment ce qu’il vit, ce à quoi il prétend, ce dans quoi il s’engage. Chacun est sommé de s’impliquer, d’apporter continûment la preuve qu’il est bien présent à ce qu’il fait et parfaitement mobilisé par ce à quoi il prétend (ses projets). Une nouvelle configuration du pouvoir se dessine ainsi, qui s’appuie sur un ensemble de techniques convergentes : la contractualisation des projets d’insertion, les bilans de compétence (expertise de soi), les récits de vie…

Dès lors, comment formuler l’enjeu décisif de la période ? C’est moins le fait de situer l’un en référence à l’autre au sein de la multitude (registre de la norme) que de s’assurer que chacun atteste sa présence au sein d’une société moins intégrative, plus dissociée. Les mécanismes normatifs opèrent un maillage des appartenances en permettant leur traduction réciproque (leur comparaison), les mécanismes implicationnistes [10] s’emploient à mettre sous tension les présences et les appartenances (les implications) en s’assurant que chacun est toujours en capacité d’attester ce qu’il est (bilan de compétences) et ce à quoi il aspire (projet de formation). L’action du pouvoir confirme sa vocation à éclairer les conduites mais elle n’y parvient plus seulement par l’effet d’éclairage réciproque des comportements que permet le déploiement d’une norme mais aussi par l’effort engagé par chaque individu pour éclairer sa propre réalité de vie (la diagnostiquer, l’évaluer, en faire le récit, la projeter…).

Au cœur de cette nouvelle mécanique du pouvoir, on trouve une exacerbation de l’auto-affirmation de soi sous le regard de l’autre (sous le regard du travailleur social signataire d’un contrat d’insertion, du formateur qui valide un bilan de compétence, du manager qui fixe une convention d’objectifs). « L' »individu » s’y voit, est requis de s’y voir comme militant de lui-même, petite énergie contractante, courant de lien en lien et de contrat en contrat en même temps que de jouissance en jouissance » [11].

La visibilité des conduites passe désormais par l’auto-éclairage de soi. Elle est le produit direct de tout un complexe technologique que nous résumons sous le terme générique de « technologie de l’implication ». Il n’est plus réclamé uniquement aux individus de faire preuve d’obéissance ou de soumission (la contrainte de la règle / de la loi, l’adhésion à la figure du leader [12]), il leur est demandé de dire le « vrai » sur leur situation – qu’ils authentifient ce qu’ils sont, devant les autres et aux yeux de la communauté. Ils sont amenés à manifester le plus lisiblement et le plus visiblement possible leur présence et ils le font à l’occasion de ces multiples bilans ou évaluations de soi qui jalonnent l’élaboration d’un contrat d’insertion, la définition d’un projet de formation ou la résolution d’un conflit lors d’une médiation. Ces situations ne cessent de se multiplier où l’individu est requis de dire vrai à propos de lui-même. Nous sommes bien loin d’un gouvernement des conduites qui s’appuierait uniquement sur des marques d’autorité et des appels à la conformité des comportements (obéissance à la règle ou à la prescription). Nous découvrons une forme de gouvernement des conduites qui participe d’un examen ininterrompu de soi et d’une vigilance permanente sur soi-même. Il y a quelque chose de curieux à constater l’omniprésence de cette sorte d’aveu de soi en l’absence de toute faute et hors de toute circonstance délictuelle. Il y a également une curiosité dans cette confession de soi, complètement laïcisée, qui échappe à la dimension spiritualiste du péché. L’analyse de soi fonctionne comme exomologèse (une confession), mais une exomologèse en rupture avec la tradition du genre et qui s’exerce d’abord comme détour évaluatif sur soi. Elle amène, dans le même mouvement, à énoncer la vérité d’une difficulté ou d’une espérance (un objectif de vie), et à manifester une adhésion à cette vérité sous la forme d’un engagement contractuel (contrat de formation) ou d’une adhésion à un projet.

La mécanique du pouvoir reste particulièrement active à travers une capacité d’affecter et d’être affecté qui prend la forme d’une interpellation de soi par soi. L’effet recherché reste celui classique de la visibilité des conduites mais il s’obtient par des techniques autres, ni mise en conformité des conduites par effet d’obéissance à l’autorité (le registre de la règle), ni leur mise en comparabilité par éclairage réciproque (le registre de la norme) mais par leur mise en « implication » par auto-affirmation de soi (le registre de l’implication). Seule une vigilance accrue sur soi-même est supposée préserver des risques de disqualification / déclassement et de la dangerosité qu’elle porte en elle. C’est dans cette nouvelle configuration de pouvoir que l’analyse de soi devient une question stratégique. L’exercice du pouvoir intègre une volonté de savoir d’un nouveau type : faire parler la vie, la rendre visible, l’obliger à s’énoncer (la confesser).

4. Rapports de pouvoir et lignes de résistance

Comment, face à l’exercice d’un pouvoir, se composent les lignes de fuite ou de résistance ?

Chaque point d’application d’un pouvoir représente aussi un point de résistance, un point de réaction et de retour. L’exercice d’un pouvoir et la résistance à ce pouvoir se déterminent réciproquement. Un pouvoir implique donc toujours son dehors (une résistance, une défection, une transgression…). Il se définit avant tout comme un rapport, un rapport de force à force, un rapport de capacité (à normaliser ou à impliquer) à capacité (à résister), rapport entre la force d’une injonction et la force d’une résistance. Être en capacité d’affecter ou se trouver affecté, ce sont là deux phénomènes qui relèvent d’un même rapport de pouvoir. S’il y a bien résistance au pouvoir, cette résistance ne « libère » pas des rapports de pouvoir ; cette résistance s’exerce à l’intérieur / de l’intérieur de ce rapport social spécifique qu’est le pouvoir pour engager cette puissance d’affectation dans de nouvelles perspectives, pour expérimenter des façons de se rapporter à l’autre de manière plus égalitaire, pour explorer un rapport à soi moins instrumentalisé, pour énoncer une règle sur le mode d’une micro-politique réellement démocratique.

Pour Michel Foucault, parce qu’il est avant tout un rapport social (affecter / être affecté), le pouvoir engage de part et d’autre, engage autant celui qui est à l’initiative que celui qui est pris par / dans cette initiative ; il concerne pareillement celui qui cherche à affecter que celui qui entre en résistance. Autrement dit, pour Foucault sur ces lignes que dessine l’exercice des pouvoirs, des capacités s’exercent en de multiples points. Capacités à affecter et capacités à être ou à ne pas être affecté se rencontrent / se frictionnent continuellement, selon des modalités très variables : elles s’opposent, se décalent l’une par rapport à l’autre, elles bifurquent et dégagent une nouvelle ligne (d’horizon), elles se neutralisent, elles s’hybrident (soumission volontaire, recherche de conformisme ou encore surimplication) au sens où celui qui est affecté devient le meilleur opérateur de la contrainte qui s’exerce sur lui.

Dans cette conception foucaldienne, le rapport de pouvoir peut toujours s’inverser ; l’orientation des forces n’est jamais définitivement fixée. Sous l’effet d’une résistance, les lignes de pouvoir peuvent bouger significativement. Celui qui est affecté par l’action d’autrui est toujours en capacité de renverser la situation car il est nécessairement en réaction / en résistance par rapport à ce qui lui arrive.

Les registres de la résistance sont multiples et varient selon les mécanismes de pouvoir en jeu. L’élève peut faire défection (élève décrocheur) ; il peut composer une présence-absence et se dissocier de la situation dans laquelle il est pourtant impliqué (élève rêveur). Il peut aussi, sur un mode collectif, perturber la relation pédagogique et la laisser complètement impuissante (élève chahuteur). Mais il peut aussi surjouer la réussite scolaire et l’adéquation à la norme pour, ainsi, trouver une certaine tranquillité et échapper à l’attention de l’enseignant. Et puis, l’élève sait dire par de multiples gestes et attitudes : « cause toujours, tu m’intéresses » et résister par l’ironie, le détournement…

Le pouvoir n’est jamais complètement pris (compris) dans une seule réalité. Le plus fréquemment, il est synonyme de domination / de contrainte exercée sur l’autre, à son tort et à son préjudice. Les rapports de force inhérents à l’exercice d’un pouvoir l’orientent alors essentiellement négativement, inégalitairement. Mais ce rapport de pouvoir est aussi, en même temps, et pareillement, parfois tout aussi puissamment, oppositions, décalages, décadrages, subversions, défections…, autant d’initiatives qui peuvent réorienter fondamentalement ce qui se produit, se crée, s’institue. Ces multiples résistances sont porteuses d’autres formes de capacités et d’autres manières de se rapporter à l’autre pour affecter sa conduite : apporter de l’attention et de la considération, valoriser et reconnaître, inscrire la relation dans une visée plus égalitaire, défaire une discrimination… Il est toujours possible, par un jeu de forces, de faire bouger l’axe du rapport de pouvoir, voire d’en renverser radicalement l’orientation. Pour le dire avec les mots de Jacques Rancière, le rapport de pouvoir traduit, à un moment donné, dans une conjoncture institutionnelle particulière, un certain « partage du sensible » mais cette ligne de partage peut bouger, et significativement. Sous couvert de « partage du sensible », Jacques Rancière [13] interroge la façon dont chacun prend part ou se trouve empêché de prendre part et interpelle la façon dont chaque institution (une pratique de soin, une relation pédagogique, un accompagnement social) détermine la répartition entre ce qui est rendu visible et ce qui est maintenu invisible, entre ce qui est reçu comme une parole ou entendu comme du bruit et, conséquemment, entre ce qu’on voit et ce qu’on peut en dire, entre ceux qui ont compétence pour voir et légitimité pour dire et ceux qui sont empêchés de le faire et d’y prendre part. Cette ligne de partage est au cœur d’un rapport de pouvoir et elle bouge significativement selon les capacités qui s’exercent et selon les forces en présence. Lors des luttes des sans-papier ou des sans-logement, par exemple, les sans-part (ceux qui sont empêchés de prendre part) ont pris part, et radicalement, en prenant, en particulier, toute leur part au débat public. Leur parole devenait audible et leur corps reconnaissable. D’une situation où leur présence se trouvait invisibilisée, leur lutte a fait émerger une situation radicalement contraire, à travers le pouvoir de leur parole / présence devenue publique.

Pascal NICOLAS-LE STRAT, août 2016

Notes :

[1] Se reporter à l’entrée Police & politique de cette même encyclopédie où sont discutés ces enjeux de distribution des parts et de l’absence de part.

[2] Michel Foucault, Surveiller et punir (Naissance de la prison), Gallimard, 1975, p. 31.

[3] Michel Foucault revient fréquemment sur cette mise en garde méthodologique. Elle est formulée à plusieurs reprises et sous des formes variables dans ses derniers écrits. Voir en particulier le tome IV de Dits et écrits (1980-1988), Gallimard, 1994.

[4] La volonté de savoir (Histoire de la sexualité 1), Gallimard, 1976, p. 119.

[5] Gilles Deleuze, Foucault, Les éditions de Minuit, 1986, p. 36.

[6] Michel Foucault définit « l’art de l’existence » comme un ensemble de techniques (techniques de soi) se conformant à certaines règles justifiées socialement.

[7] Surveiller et punir, op. cit., p. 211-212.

[8] Nous reprenons ici les termes de l’analyse de Pierre Macherey quand il traite de l’immanence de la norme. « Si la norme n’est pas extérieure à son champ d’application, ce n’est donc pas seulement, comme nous l’avions déjà montré, parce qu’elle le produit ; mais c’est parce qu’elle s’y produit elle-même en le produisant. Pas d’avantage qu’elle n’agit sur un contenu qui subsisterait indépendamment d’elle et en dehors d’elle, elle n’est en elle-même indépendante de son action […]. C’est bien en ce sens qu’il faut parler de l’immanence de la norme, par rapport à ce qu’elle produit et au processus par lequel elle le produit : ce qui norme la norme, c’est son action”, « Pour une histoire naturelle des normes », in Michel Foucault philosophe – rencontre internationale, Paris 9,10,11 janvier 1988, Éd. du Seuil, 1989, p. 217.

[9] Pour une analyse du pouvoir-spectacle, se reporter à Jean-Marie Apostolidès, Le roi-machine (Spectacle et politique au temps de Louis XIV), Les Éd. de Minuit, 1981.

[10] J’ai traité ces enjeux d’implication et de surimplication et des techniques de pouvoir qui leur sont corrélées dans mon livre L’implication, une nouvelle base de l’intervention sociale, L’Harmattan, 1996.

[11] Jacques Rancière, La mésentente (Politique et philosophie), Galilée, 1995, p. 157.

[12] Cf. Yves Cohen, Le siècle des chefs – Une histoire transnationale du commandement et de l’autorité (1890-1940), éd. Amsterdam, 2013.

[13] Jacques Rancière, Le partage du sensible. Esthétique et politique, La Fabrique, 2000. Du même auteur, il est aussi possible de se référer à : Et tant pis pour les gens fatigués – Entretiens, éd. Amsterdam, 2009.

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